La situation après les combats qui ont fait sept morts à Beyrouth, ravivant le spectre de la guerre civile

Des combats de rue ont opposé, jeudi 14 octobre, des hommes armés, à Beyrouth, après des tirs lors d’une manifestation organisée par les mouvements chiites Hezbollah et Amal. Ils protestaient contre le juge Tarek Bitar, qui enquête sur l’explosion au port du 4 août 2020.
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Le spectre de la guerre civile est-il réveillé ? Les Libanais le craignent après les échanges de tirs survenus entre hommes armés à Beyrouth, jeudi 14 octobre, et qui ont fait sept morts et plus d’une trentaine de blessés, selon un dernier bilan du ministère de la Santé. Ces tirs, dont les premiers sont d’origine inconnue, ont éclaté lors d’une manifestation organisée par les mouvements chiites Hezbollah et Amal pour réclamer le remplacement du juge Tarek Bitar. Celui-ci est chargé de l’enquête sur l’explosion dans le port de la capitale libanaise qui a fait au moins 214 morts et plus de 6 500 blessés le 4 août 2020. Franceinfo fait le point sur la situation.

Que s’est-il passé jeudi ?

Les affrontements se sont déroulés à Tayouné, un quartier du sud de Beyrouth, à proximité du Palais de justice, près de l’ancienne ligne de démarcation lors de la guerre civile (1975-1990). Alors que des partisans des deux partis chiites, le puissant Hezbollah et son allié Amal, y étaient massés pour exiger le départ du juge Tarek Bitar, des snipers embusqués ont alors tiré depuis des immeubles, explique France 3.

Rapidement après les premiers coups de feu, un grand nombre d’hommes armés, certains masqués et beaucoup portant des brassards du mouvement Amal et du Hezbollah, ont accouru sur les lieux et ont commencé à riposter. Après plusieurs heures d’échanges de tirs nourris à l’arme légère et au lance-roquettes, le calme est revenu en fin d’après-midi dans le secteur de Tayouné, où l’armée s’est déployée. Terrifiés, les habitants du quartier se sont terrés dans leurs appartements et d’autres ont été évacués des immeubles.

Vendredi, un nouveau bilan fait état de sept morts après le décès d’un des blessés, rapporte le ministère de la Santé. Cinq des victimes étaient des partisans du Hezbollah et d’Amal. Une mère de cinq enfants, tuée chez elle par une balle perdue, a également été comptabilisée par le Hezbollah au nombre de ses “martyrs”. Leurs funérailles sont prévues dans l’après-midi.

Ces violences viennent s’ajouter aux multiples graves crises politique, économique et sociale dans lesquelles est plongé le Liban, où la classe politique, qui reste la même depuis des décennies, est accusée de corruption, d’incompétence et d’inertie.

Quelle était l’origine des tirs ?

Difficile à déterminer pour le moment. L’armée a simplement fait savoir, dans un communiqué laconique, qu’un “échange de tirs a eu lieu dans le secteur de Tayouné au moment où les manifestants étaient en route pour protester devant le Palais de justice”, tout proche. De son côté, le ministre de l’Intérieur, Bassam Mawlawi, a affirmé que des “francs-tireurs” avaient tiré sur les manifestants.

Mais les circonstances exactes de ces violences restent confuses dans la mesure où l’on ignore qui a tiré lors de la manifestation, et sur qui ont tiré les combattants du Hezbollah et d’Amal. Les deux mouvements musulmans chiites ont accusé la formation chrétienne des Forces libanaises d’avoir posté des snipers et d’avoir visé leurs partisans qui s’approchaient des quartiers chrétiens jouxtant le secteur. Mais les Forces libanaises ont catégoriquement démenti et ont réclamé une enquête officielle, accusant le Hezbollah d’avoir “envahi” les quartiers chrétiens.

La tension est encore vive, ce vendredi, décrété jour de deuil national. L’armée libanaise s’est déployée en force dans le quartier de Tayouné, érigeant des barrages pour contrôler les voitures.

Pourquoi les manifestants réclamaient-ils le départ du juge Bitar ?

Le juge Tarek Bitar, 47 ans, s’est mis à dos le puissant mouvement chiite armé Hezbollah et ses partisans dans le cadre de son enquête sur la meurtrière explosion au port de Beyrouth du 4 août 2020. Malgré de fortes pressions politiques, le juge entend en effet poursuivre plusieurs responsables, dont deux anciens ministres qui étaient membres du mouvement Amal, allié du Hezbollah. Mais Tarek Bitar est la cible de violentes attaques verbales et de menaces depuis qu’il a émis, mardi 12 octobre, un mandat d’arrêt contre ces deux hommes politiques. 

La manifestation de jeudi s’est d’ailleurs produite après le rejet par la Cour de cassation des plaintes de députés et d’ex-ministres à l’encontre de Tarek Bitar. Les responsables politiques libanais sur la sellette refusent en effet d’être interrogés, même si les autorités ont reconnu que les énormes quantités de nitrate d’ammonium qui ont explosé avaient été stockées au port pendant des années sans précaution.

Discret magistrat chrétien à qui on ne connaît pas d’affiliation politique, Tarek Bitar est devenu pour une partie des Libanais une icône de la lutte contre une classe politique honnie. Avec sa réputation de juge incorruptible et sa volonté de mettre en examen des barons du cartel politique au pouvoir depuis des décennies, il incarne pour beaucoup le symbole d’une justice indépendante, un des derniers piliers du Liban sur le point de s’effondrer.

Quelles sont les réactions internationales ?

Les affrontements et les tirs en pleine rue, dans un pays exsangue, ont rappelé de mauvais souvenirs et ravivé la crainte d’une guerre civile. La France a aussitôt fait part de “sa vive préoccupation au regard des récentes entraves au bon déroulement de l’enquête relative à l’explosion survenue dans le port de Beyrouth le 4 août 2020, et des violences survenues dans ce contexte”. “Elle appelle chacun à l’apaisement”, fait savoir le ministère français des Affaires étrangères.

De leur côté, les Etats-Unis ont appelé à une “désescalade des tensions” au Liban. “Nous nous joignons aux autorités libanaises dans leur appel au calme”, a déclaré le porte-parole de la diplomatie américaine, Ned Price, devant la presse à Washington. “Nous nous opposons à toute intimidation et menace de violence contre la justice de tout pays, et nous soutenons l’indépendance de la justice au Liban”, a-t-il ajouté, s’adressant notamment au mouvement chiite libanais Hezbollah qui avait organisé cette manifestation. Enfin, le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a appelé à “cesser les actes provocateurs” et a plaidé pour une “enquête impartiale” sur l’explosion au port.