Isaac Asimov aurait eu 100 ans aujourd’hui. Des robots à l’intelligence artificielle, de l’ordinateur à Internet, l’écrivain de science-fiction a laissé derrière lui une œuvre visionnaire, ayant anticipé, 50 ans avant tout le monde, nombre des évolutions technologiques de notre temps.

Un prophète Asimov ? Un devin ? Peu d’auteurs de science-fiction ont dépeint avec autant de précision le futur. Né il y a un siècle aujourd’hui, Isaac Asimov (1920-1992) est encore considéré comme l’un des plus grands auteurs de science-fiction, à la fois en raison de ses romans et nouvelles consacrés aux robots, qui mettaient en scène, bien avant leur existence concrète, les problématiques que poserait l’intelligence artificielle, mais également en raison de son grand cycle de roman Fondation, ayant remporté en 1966 l’unique prix Hugo de science-fiction de “Meilleure série de tous les temps”.

Dans ses récits, l’écrivain russo-américain se plaisait à imaginer un futur lointain, où l’humanité avait d’ores et déjà conquis les étoiles. Mais il s’était également essayé à la prospective, de façon bien moins lointaine. En 1964, Isaac Asimov s’imaginait ainsi à quoi pourrait bien ressembler le futur 50 ans plus tard, en 2014, dans un texte traduit par le site Framablog. Un exercice auquel il s’était à nouveau adonné en 1984, dans une interview accordée au quotidien canadien TorontoStar où il imaginait cette fois l’année 2019. Sa vision globale de la technologie et de ses enjeux lui conférait, en la matière, une étonnante acuité.

L’avènement de l’ordinateur et d’internet…

Dans ces deux textes, le professeur de biochimie de l’université de Boston se voulait résolument optimiste et prédisait un futur adouci par une technologie au service de l’homme. En 1964, l’écrivain imagine ainsi le futur des télécommunications, préfigurant les appels vidéo : “les communications se feront par visioconférence et vous pourrez à la fois voir et entendre votre interlocuteur”.

L’écran, en plus de vous permettre de voir les gens que vous appelez, vous permettra également d’accéder à des documents, de voir des photographies ou de lire des passages de livres. Une constellation de satellites rendra possible les appels directs vers n’importe quel point de la terre, y compris les stations météorologiques en Antarctique.

Vingt ans plus tard, en 1984, Isaac Asimov a d’ores et déjà saisi l’importance qu’auront les ordinateurs, qui commencent à peine à être utilisés par les particuliers. _”L’informatisation continuera à progresser inévitablement” e_t “l’objet mobile informatisé” va “pénétrer dans la maison”, prédit sans se tromper l’écrivain de science-fiction. “Il y aura sans doute une résistance à la marche en avant des ordinateurs, mais sauf révolution luddite, ce qui semble improbable, cela continuera”.

Mieux encore, l’arrivée de l’informatique lui laisse entrevoir l’avènement d’internet tel qu’on le connait aujourd’hui, alors que ce réseau n’en est encore qu’à ses balbutiements. Il y distingue principalement la possibilité pour chacun “d’apprendre ce qu’il ou elle veut apprendre“, comme il le confiait déjà dans une interview télévisée en 1980  :

Une fois que nous aurons un ordinateur dans chaque maison, chacun d’entre eux connecté à d’énormes bibliothèques, où n’importe qui peut poser n’importe quelle question, et se voir donner une réponse, une référence […], tout le monde appréciera d’apprendre.

 

Asimov predicted the Internet of today 20 years ago

… mais pas des robots

Pour Asimov, le robot est indissociable de l’ordinateur. Dans ses nombreux récits consacrés aux robots – il est d’ailleurs l’inventeur du terme “robotique” -, l’écrivain imagine comment une sorte d’ordinateur, le “cerveau positronique”, permet à ces derniers de prendre vie. Rien d’étonnant donc à ce qu’il lie définitivement les deux dans sa conception du futur. Pour autant, si Asimov voit juste en ce qui concerne l’ordinateur, il se fourvoie sur le reste : 

Si les machines sont si intelligentes aujourd’hui, qui sait ce qu’elles feront dans 50 ans ? Ce seront des ordinateurs beaucoup plus miniaturisés qu’aujourd’hui, qui serviront de “cerveaux” aux robots. L’une des principales attractions du pavillon IBM à l’Exposition Universelle de 2014 pourrait être une femme de ménage robotique, gauche et grosse, bougeant lentement mais cependant capable de ramasser, ranger, nettoyer et manipuler divers appareils. Cela amusera sans aucun doute les visiteurs de disperser des débris sur le sol afin de voir cette ménagère robotique les enlever maladroitement et les classer entre “à jeter” et “mettre de côté”». (Des robots jardiniers auront aussi fait leur apparition).

En guise de “femme de ménage robotique“, les robots tiennent dans l’immédiat plus du “roomba” popularisé par la société iRobot (et dont le nom n’est pas sans évoquer le recueil de nouvelles d’Asimov intitulé I, Robot), ces fins aspirateurs s’activant automatiquement à même le plancher. Et tant mieux ! Une femme de ménage un peu trop réaliste serait sans doute tombée sous le coup de l’Uncanny valley, ou Vallée dérangeante, cette théorie qui veut que plus un robot semble humain, plus ses imperfections lui donnent une apparence monstrueuse. 

“Les robots ne seront ni communs, ni efficaces en 2014, mais ils existeront”, temporise cependant le scientifique. Sur ce point, force est de constater qu’il a raison : les robots intelligents ne sont pas légions, et on est encore loin de l’automatisation de toutes les tâches ingrates.

L’avenir du travail 

Si les robots “femmes de ménages” n’existent toujours pas, Asimov tombe plutôt juste quand il prédit que la robotique mettra fin “aux chaines de montage” pour les humains. Il estime globalement que “les gadgets continueront à soulager l’humanité des tâches les plus fastidieuses“, imaginant d’ores et déjà que “les équipements de cuisine pourront préparer des ‘repas automatiques’, chauffer l’eau et en faire du café“. 

L’écrivain n’est cependant pas dupe quant aux conséquences de cette modernisation à marche forcée. “La situation empirera du fait des progrès de l’automatisation. Seuls quelques emplois de routine persisteront pour lesquels les machines ne remplacent pas l’être humain. En 2014 l’humanité leur sera asservie“, écrit-il en 1964, avant de compléter vingt ans plus tard :

Avant la révolution industrielle, l’immense majorité de l’humanité se consacrait à l’agriculture. Après l’industrialisation, le passage de la ferme à l’usine a été rapide et douloureux. Avec l’informatisation, le nouveau passage de l’usine à quelque chose de nouveau sera encore plus rapide, et donc encore plus douloureux.

Si le futur laisse imaginer l’avènement de la robotique, notamment grâce au “machine learning”,  il n’existe toujours pas réellement de robots autonomes susceptibles d’être utilisés pour aider les humains dans de multiples tâches fonctionnelles. Et ce malgré les vidéos régulièrement diffusées par Boston Dynamics, une entreprise américaine spécialisée dans la robotique, notamment à usage militaire, qui expose à l’envi des robots autonomes et mobiles susceptibles d’accomplir les tâches plus fastidieuses encore dévolues aux humains : [youtube https://www.youtube.com/watch?v=5iV_hB08Uns?feature=oembed]

Asimov se laisse pour une fois aller au pessimisme : il prédit en 1964 que l’asservissement d’une partie de l’humanité à la machine, ou plutôt à son entretien, sera son nouveau fardeau.

L’humanité souffrira sévèrement d’ennui, un mal se propageant chaque année davantage et gagnant en intensité. Cela aura de sérieuses conséquences aux niveaux mental, émotionnel et social. La psychiatrie sera de loin la spécialité médicale la plus importante en 2014. Les rares chanceux qui auront un travail créatif seront la vraie élite de l’humanité, car eux seuls feront plus que servir une machine. L’hypothèse la plus sombre que je puisse faire pour 2014 est que dans une société de loisirs forcés, le mot “travail” sera le plus valorisé du vocabulaire  !

Force est de constater que si en 2019, le mot “travail” est effectivement toujours bien plus valorisé, ce n’est pas par opposition à un excès de loisir. Vingt ans plus tard, Asimov reviendra à son incurable optimisme et se contentera surtout de voir le positif, conscient toutefois que cela nécessiterait un changement de paradigme. “Les populations devront apprendre à gérer un monde high tech” et “un vaste changement dans la nature même de l’éducation devra avoir lieu“, assure-t-il :

De plus en plus d’humains vont pouvoir vivre une vie remplie de loisirs. Cela ne veut pas dire qu’ils ne pourront rien faire, mais qu’ils pourront faire ce qu’ils veulent ; ils seront libres de mener des recherches scientifiques, de produire de la littérature ou d’autres formes d’art. 

Les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle ?

Curieusement, à travers ces deux textes, Isaac Asimov n’aborde pas la question de l’éthique et des robots, pourtant absolument centrale dans son oeuvre. Dès 1942, ce dernier théorise en effet les trois lois de la robotique, censées définir le comportement des intelligences artificielles 

1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.                                  
2. Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.                                  
3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Las, toute l’oeuvre d’Asimov, réaliste, consiste à prouver l’inefficacité de ces lois et à démontrer comment des intelligences artificielles, ou plus encore des robots dotés de conscience, peuvent les contourner ou les détourner. Des enjeux pourtant d’actualité en 2019. “Beaucoup d’efforts seront consacrés à la conception de véhicules munis de “cerveaux-robot” qui pourront être configurés pour une destination particulière et s’y rendront sans l’interférence des lents réflexes d’un conducteur humain”, prédit ainsi l’auteur de science-fiction. 

L’arrivée des voitures autonomes a en effet récemment mis sur le devant de la scène une question éthique : quel choix la voiture doit-elle faire lorsqu’il s’agit de protéger son conducteur ou un piéton dans un accident ? En la matière, le constructeur automobile Mercedes a fait son choix. En cas d’accident, les Mercedes autonomes sacrifieront le piéton pour sauver le conducteur… Priorité à l’acheteur, donc, pourtant théoriquement mieux protégé par l’habitacle du véhicule.

Un enjeu qui fait cependant pâle figure face à la problématique des “robots-tueurs”, alors qu’un rapport d’une ONG néerlandaise visait à “dissuader le secteur privé de contribuer au développement des armes létales autonomes […] qui violeraient des principes légaux et éthiques fondamentaux“.

L’avenir de l’énergie : un excès de positivisme ?

En 1964, la maîtrise de l’énergie nucléaire est la promesse d’un futur radieux. Et si ses défauts n’échappent pas aux scientifiques, rien n’interdit d’imaginer que le futur permettra sa maîtrise pleine et entière. Asimov n’y échappe pas, persuadé “qu’une ou deux centrales expérimentales à fusion nucléaire existeront déjà en 2014“. Si les centrales à fission sont légions, on est encore loin de la fusion. Asimov a ici raison de qualifier les centrales “d’expérimentales” : c’est en effet la vocation de la seule existant à l’heure actuelle, la centrale ITER, situé à Cadarache dans les Bouches-du-Rhône. Ses premiers résultats sont attendus pour 2035 et, s’ils sont positifs, ils devraient amener à créer une centrale à fusion nucléaire, Demo, à partir de 2040.

Le combustible ne sera pas cher car il sera le sous-produit des centrales à fission qui, en 2014, fourniront plus de la moitié des besoins énergétiques de l’humanité”, poursuit l’écrivain, là encore un peu trop optimiste. Non seulement l’énergie reste chère (encore qu’en France elle soit à un prix relativement abordable comparativement à nos voisins européens), mais l’énergie nucléaire ne représente que 10,3 % de l’électricité mondiale. 

Le scientifique prédit également la montée en puissance des énergies renouvelables :

De grandes centrales d’énergie solaire seront aussi en fonction dans plusieurs zones désertiques et semi-désertiques telles que l’Arizona, le Néguev ou le Kazakhstan. Dans les zones plus fréquentées, mais plus nuageuses et brumeuses, l’énergie solaire sera moins efficace. 

Sur ce point, l’installation de panneaux solaires (plus que des centrales) dans le désert est depuis longtemps discutée, même si ce projet se heurte encore à des contraintes d’ordre technique. Dans les grandes lignes, Asimov voit toujours juste, avec toutefois un bémol : “Une présentation à l’Exposition Universelle de 2014 montrera des modèles de centrales énergétiques dans l’espace, collectant les rayons solaires à l’aide d’immenses paraboles, renvoyant l’énergie ainsi collectée sur Terre“.

La mission Apollo 17 sur la lune en décembre 1972• Crédits : Heritage Images – Getty

Coloniser la Lune et le système solaire

En 1984, alors que la course à l’espace bat encore son plein, il n’est cependant pas surprenant qu’Asimov caresse l’espoir de voir l’être humain coloniser l’espace et le système solaire.

Avec les fusées comme véhicules, nous construirons une station spatiale ainsi que les fondations nécessaires pour faire de l’espace un foyer permanent où le nombre d’être humains augmentera. En 2019, la première colonie spatiale devrait être sur les planches à dessin et peut-être même déjà en en construction !

Certes il y a bien une station spatiale qui orbite autour de la Terre mais, en fait de colonies, la NASA n’en est qu’à un projet d’installer un alunisseur pour faciliter le déploiement de futurs rovers et l’explorer. Asimov se fourvoie donc quand il s’imagine l’Homme habiter la Lune :

En 2019, nous allons revenir sur la Lune […]. Pas seulement pour récolter des roches, mais pour établir des stations minières qui pourront transformer le sol lunaire et le transporter dans l’espace pour le fondre en matériaux de construction pour d’importantes structures qui seront mises en orbite autour de la Terre.

Si la NASA, conformément à ce qu’a annoncé Donald Trump, devrait donc bel et bien retourner sur la Lune, il n’est pas question d’y exploiter quoi que ce soit. L’écrivain ne se trompe pas cependant quand il pense à la planète rouge : “En 2014, seules des sondes téléguidées s’y seront posées, mais une expédition habitée sera en préparation et, dans le Futurama de 2014, on pourra trouver une maquette de colonie martienne élaborée“.

Surpopulation et changement climatique : les problèmes à venir

Faisant fi de son optimisme, Isaac Asimov sait aussi distinguer les problèmes qui attendent l’espèce humaine, à commencer par la surpopulation. 

En 2014, il est fort probable que la population mondiale sera de 6,5 milliards et que les États-Unis compteront 350 millions d’habitants. La zone de Boston à Washington, la plus dense de cette taille sur Terre, sera devenue une mégalopole avec une population de plus de 40 millions d’habitants.

L’écrivain est en deçà de la réalité avec un population estimée à 7,1 milliards d’habitants dans le monde en 2014, et à 7,7 milliards en 2019. D’ici 2040, elle devrait atteindre les 9,7 milliards d’habitants à en croire les projections actuelles. Quant à la mégalopole Boston-Washington, surnommée BoWash, elle comptait déjà 50 millions d’habitants en 2010..

Et comment sustenter une telle population ? “L’agriculture ordinaire aura de grandes difficultés à compenser et certaines “fermes” se tourneraient vers les micro-organismes, plus efficaces. Des levures conditionnées et des produits à base d’algues seront disponibles, avec différentes saveurs“, affirme Asimov :

L’exposition universelle de 2014 présentera un bar à algues, auquel seront servis de la fausse dinde et du pseudo-steak. Ce ne sera pas mauvais du tout (si vous pouvez vous permettre ces prix excessifs), mais il y aura une résistance psychologique face à une telle innovation.

Une fois encore, Asimov saisit une partie de l’ampleur du problème. Effectivement, l’agriculture ordinaire a cédé la place à l’agriculture intensive. Et les problèmes, environnementaux comme éthiques, posés par l’agro-industrie ne sont des enjeux de débat que depuis très peu de temps. Quant aux algues et aux levures, si elles sont reconnues comme ayant des vertus nutritives, elles n’en sont pas moins très peu exploitées en Occident.

Asimov est par ailleurs assez conscient des enjeux liés à l’environnement, estimant que “les conséquences de l’irresponsabilité de l’homme en termes de déchets et de pollution seront de plus en plus insoutenables”. Mais, fervent partisan du progrès technologique, il distingue comme souvent une issue possible grâce aux “avancées technologiques [qui] mettront entre nos mains des outils qui permettront d’accélérer le processus menant à une inversion de la détérioration de notre environnement”.

En 1989, lors d’une conférence, il était cependant nettement plus conscient des problèmes à venir et des solutions à y apporter :

Avec le gaz à effet de serre, nous faisons face à un problème qui transcende les nations. […] Ce sont des problèmes de vie ou de mort. Ils plongent aux racines même de la viabilité de la planète et, nous devons résoudre ces problèmes, afin d’être certain que non seulement nos descendants seront prospères, que nos descendants vivront en paix, mais surtout que nos descendants vivront. […] La seule façon de les résoudre est par une solution humaine, totalement humaine, une solution internationale et coopérative. Il est important que le monde soit ensemble et suffisamment unifié pour faire face aux problèmes qui s’attaquent à notre unité même. Les problèmes avec l’océan, avec l’atmosphère, avec le sol, avec la population, avec la pollution, avec tout ce que vous voulez viser – ne faites pas de distinction parmi nous !

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une sorte de gouvernement fédéral mondial, et le seul problème est de savoir comment nous allons y parvenir.

Isaac Asimov How People Can Save The Earth for Humans

Vers l’effondrement de la civilisation ?

En 1964, Asimov assurait que si la population continuait à grandir sans être régulée, la société finirait par s’effondrer :

Si cette croissance se confirme, le monde deviendra un Manhattan géant d’ici seulement 500 ans. Toute la Terre ne sera qu’une unique ville comme Manhattan d’ici l’année 2450 et la société s’écroulera bien avant cela  ! Il n’y a que deux façon d’éviter cela : 1. Élever le taux de mortalité ; 2. Baisser le taux de natalité. Indubitablement, le monde de 2014 se sera mis d’accord sur la deuxième méthode. En effet, l’utilisation croissante des appareils mécaniques pour remplacer les cœurs et les reins défaillants, et le soin de l’artériosclérose et de la rupture d’anévrisme auront repoussé le taux de mortalité encore plus loin et auront rehaussé l’espérance de vie dans certaines parties du monde à l’âge de 85 ans.

A en croire les collapsologues, prompts à prédire la fin de la société telle qu’on la connait aujourd’hui, il suffira cependant d’attendre quelques années pour que l’effondrement survienne :

Dans son célèbre cycle de romans Fondation, Asimov faisait de l’effondrement de la société le point de départ de son récit. Dans le futur, l’humanité vit dans l’intégralité de la galaxie, occupant 25 millions de planète. Ces mondes sont organisés en un empire galactique qui, croulant sous le poids de sa propre administration, de ses imbroglios politiques et de ses problèmes de ressources, finit par s’effondrer sur lui-même… Une ère de 30 000 ans de barbarie va alors s’ouvrir et, pour y mettre fin le plus rapidement possible, le héros, Hari Seldon, s’appuie sur la psychohistoire, une science mathématique permettant de prédire l’avenir des sociétés. A cette fin, il crée la planète Fondation, chargée de guider l’humanité sur les rails d’un meilleur avenir. Chez Asimov, même en cas d’effondrement, il convient donc de penser l’espoir… Et le message semble être passé. Le philosophe Edgar Morin en appelait ainsi à Asimov dans son ouvrage Penser l’Europe :

Aussi l’Europe peut-elle se donner la vocation de devenir une Fondation, dans le sens qu Isaac Asimov a donné à ce terme dans son épopée de science-fiction du même nom (alors que la civilisation galaxique est à son apogée, quelques sages diagnostiquent son inévitable décadence, puis le retour à la barbarie et au chaos ; ils décident d’accumuler en une planète périphérique, devenue “Fondation”, l’ensemble du savoir et des connaissances à conserver pour faire refleurir la civilisation dans les millénaires futurs). L’idée de fondation unit en elle la conservation (préservation des acquis culturels et civilisations du passé, pas seulement européens) et la préparation des transformations du futur.

Les romans ont également créé la vocation d’économiste de Paul Krugman, prix Nobel d’économie en 2008 : “J’ai grandi en voulant devenir Hari Seldon, utilisant ma compréhension des mathématiques du comportement humain pour sauver la civilisation. Ok, l’économie est un substitut plutôt pauvre, […] mais j’ai essayé !“, écrit-il ainsi dans The Guardian.

Il est difficile de ne pas reconnaître à Asimov un talent de visionnaire. Renseigné, il extrapolait avec talent les données en sa possession pour en déduire un futur probable. A croire qu’il était, lui-même, une sorte de psycho-historien. Pour sauver l’humanité, il ne reste donc plus qu’à inventer la discipline.

Par Pierre Ropert france culture