Lisant Haute société, le lecteur comprend rapidement que l’auteur n’a pour son héroïne aucune compassion mais pour elle, les yeux de Miles son amant. Des yeux ardents, amoureux, et pourtant furibards. Evelyn, veuve de guerre, s’est depuis une bonne quinzaine d’années contentée d’être belle, décorative, brillante, aimable et d’élever son fils, en un mot de servir d’exemple à l’univers entier de ce que peut une vie vécue en pleine adéquation avec son milieu quand, au seuil de la quarantaine, inopiné, le désir resurgit et avec lui la certitude d’aimer, sa cohorte ordinaire d’agréments et de désagréments. Contrairement à d’autres héroïnes, elle ne s’amourache ni d’un séducteur ni d’un bellâtre ou d’un pas grand chose mais — cicatrice austinienne d’un Darcy à la mode des années 30, Evelyn s’éprend d’un jeune homme idéal, parfait gentilhomme terrien, preux chevalier des classes ouvrières, aussi capable de subjuguer un auditoire estudiantin que de faire chavirer le cœur des jeunes filles, particulièrement celui de Ruth, la nièce favorite d’Evelyn, destinataire malgré elle du roman de Sackville. Car enfin les romans toujours s’adressent, cher Costals, cher Giraudoux, aux Jeunes filles. Et si Vita Sackville maltraite si poliment son héroïne, elle tient comme Montherlant à blague « la farce sociale » et vilipende le conformisme bourgeois, qu’elle juge aussi assassin qu’en leur temps l’estimèrent et Flaubert et Baudelaire. Pas de quartier pour les faussaires !  Intériorisée, la farce sociale se fait tragédie, qui se constitue en obstacle moral. Sans obstacle, il ne saurait — n’est-il pas ? — y avoir de roman.  Aussi Miles, l’homme idéal, est-il à peine plus âgé que son propre fils. Vingt-cinq ans ! Lecteurs de Gala et de Voici, moralistes patentés, stricts observants des chapelles monothéistes, abstenez-vous d’oser devant moi l’affreux nom de « cougar » pour dire cette fraternité d’âmes, cette extase bienvenue, ce ravissement soudain. Au lieu de céder à ce surcroît généreusement offert par le destin au seuil de la vieillesse sociale, au lieu de se réjouir et de s’abandonner à la douceur particulière de l’aventure, Evelyn, par mimétisme social, orgueil mal placé, passion des conventions, préfère la porte étroite du renoncement à la douceur de la romance. La force inouïe du livre tient au refus obstiné de son auteur de voir dans le malheur des femmes la main du dur mâle mais aussi la voix intérieure de la conscience prisonnière attachée avec une rare obstination à faire obstacle aux forces de la vie. 

Personne ne semble se soucier de ce que vous êtes, mais seulement de ce que vous faites ; et c’est ce que vous faites de plus stupide qui les intéresse le plus. Ils se fichent complètement de ce que vous êtes au fond de vous-même ; d’ailleurs, ce que vous êtes au fond de vous-même leur paraît plutôt honteux.

Tous les hommes devraient lire Vita Sackville-West pour cesser à jamais de se sentir coupables de ne savoir combler les résidentes volontaires du Continent noir, cette foule d’insatisfaites chroniques. En ce continent, règne la peur, grimée en bienséance, timidité et grimaces diverses. En ce continent, l’obstacle est tout intérieur, qui ignore le partenaire ; Continent noir, terre de Narcisse et de Thanatos, vallée de larmes, monts de Sottise et de Vanité où cascade non pas la vertu mais le seul masochisme que ton nom irrite et que ta réalité blesse ! L’amour véritable ne frappe pas si souvent à la porte du château des cœurs, qu’on le puisse négliger. 

Sans doute l’un des plus beaux romans d’amour jamais écrits que ce roman d’un amour partagé, d’un amour qui laisse toute liberté à l’aimée et que l’aimée, par prévention petite-bourgeoise, va froisser et déchirer jusqu’à ce que mort s’en suive.  

J’ai aimé ce livre comme naguère Les Jeunes filles, On ne badine pas avec l’amour, Le Cid et Partage de Midi, pour la même raison, le même cri, ce chant profond que l’homme adresse à la femme, la suppliant de céder à l’appel de la joie, sans exiger de quiconque, elle ou lui, — de natura rerum — aucun de ces hideux sacrifices, qui précipitent les âmes hors du domaine mystérieux et les conduisent inexorablement aux portes du tombeau.  

Je devine les dents de mon lecteur agacées, elles grincent et j’entends déjà le cri d’orfraie qui monte dans sa gorge, quand il me voit vanter Les Jeunes filles, ce sublime roman, attaché à dénuder l’essentiel de la question féminine, la propension des filles à l’obéissance et leur faculté démente de tenir grief à l’homme qui les aime de les avoir séduites, au lieu de crier avec Carmen « Mais c’est moi qui choisis », puisque tu m’as choisie ! 

Il faudrait plus de temps et de place pour établir un juste parallèle entre Henri Milon de Montherlant, aristocrate français, porteur d’une goutte de sang espagnol et l’ardente autant que flegmatique Vita Sackville-West, aristocrate britannique, elle aussi espagnole par sa mère. Il faudrait plus de temps pour s’arrêter sur leur goût commun de la poésie, des jardins, du secret et leur folle appétence à réclamer toujours Encore un instant de bonheur aux fontaines du désir.  

Haute société dûment dévoré, que mon lecteur, les yeux pleins de poussière d’étoiles, lise Toute passion abolie, un bref chef-d’œuvre dont l’héroïne est ce qu’il est convenu de nommer une « vieille Dame indigne », une femme soudain émancipée.  Le jour même de la mort de Lord Henry Holland, comte de Slane, Lady Slane s’éloigne de ses enfants qu’avec une rare lucidité elle méprise de n’être attachés qu’aux valeurs bourgeoises, attentifs au seul chant de la Propriété. 

Aussi en compagnie de sa camériste, s’éloigne-t-elle doucement de la « haute société » pour s’en aller rêver et mourir dans une maison qui lui ressemble, un cottage assez semblable à celui où Mrs Muir attendit dans la plénitude de rejoindre son cher fantôme, au cœur de la campagne anglaise, selon Nancy Milford la plus belle du monde. 

Toute passion abolie, il est doux de découvrir avoir été aimée et l’avoir ignoré :  

En un éclair Lady Slane sentit que le puzzle éclaté de ses souvenirs venait de se reconstituer […]. Elle se retrouva sur la terrasse de la villa indienne désertée […]. Elle appuyait ses bras sur le parapet brûlant, faisant pivoter lentement son ombrelle. En fait, elle se tenait ainsi pour dissimuler son trouble car elle venait de se retrouver à l’écart de tous avec ce jeune homme à ses côtés.

Il est doux de mettre en avant des valeurs si différentes des valeurs de sa caste. Légataire unique d’une précieuse collection patiemment rassemblée par le jeune homme de la terrasse indienne, elle s’amuse à le transmettre à un musée et à en priver ses enfants indignes. 

Il est doux au cœur d’une moribonde de passer à sa petite fille le flambeau : peins, écris, chante si le cœur t’en dit mais ne le fais pas en dilettante. Tu seras Byron ou Turner, ma fille, Shakespeare ou Spinoza, ce que bon te semblera. Ne les écoute pas, toi qui naquis humaine parmi les humains, aussi rien de ce qui est humain ne saurait t’être étranger. 

Féminité de surcroît et non d’identité. 

Par Sarah Vajda, boojum