Ni la somme de 125 millions de dollars, ni les produits de VIA/Centaur Technology n’ont vraiment d’intérêt dans le rachat par Intel. Ce qui est au cœur des interrogations, c’est le devenir de la seule licence x86 à laquelle la Chine peut avoir un accès direct…

Il y a des rachats qui soulèvent quelques interrogations. Et d’autres qui en posent mille : c’est le cas du deal passé la semaine dernière entre l’américain Intel qui a racheté au taïwanais VIA son équipe de conception de puces « Centaur Technology ». Un petit contrat dans le monde des semi-conducteurs, d’à peine 125 millions de dollars pour une équipe qui a livré très peu de technologies ces dernières années. La première question qui vient à l’esprit est évidemment pourquoi lâcher 125 millions pour une telle équipe ?

Mais ce n’est pas la plus importante.

Celle qui compte vient à l’esprit quand on apprend ce que faisait Centaur Technology pour VIA. Le petit groupe d’ingénieurs américains basés à Austin dans l’état du Texas concevait des cœurs x86. Or, mis à part Intel, concepteur et détenteur de la propriété intellectuelle (une « IP » dans le jargon – prononcer “aille pi”), seul AMD est connu du grand public pour développer ses propres puces x86* – voilà pourquoi quand vous achetez un PC vous avez ce choix Intel/AMD.
Un concurrent qui a récupéré la licence dans les années 80 et qui, bien qu’il grappille des parts de marché ces dernières années dans tous les segments, est « nécessaire » à Intel pour éviter d’être taxé de situation de monopole.

Mais pour ceux qui connaissent l’histoire, il y a un troisième larron (1). Le nom de ce larron était Cyrix, une entreprise qui a fait des clones de puces x86 dans les années 90 et qui a récupéré une licence x86 à la suite d’un procès gagné contre Intel. Une entreprise qui est passée dans le giron taïwanais après avoir été rachetée par VIA, et qui a fait de son équipe CPU x86 – sa division « Centaur Technology » – un genre d’électron libre dans le monde du x86.

Une licence en goguette entre les Etats-Unis et l’Asie

Si l’équipe de développement des cœurs x86 de VIA (Centaur Technology) est bien aux Etats-Unis, une partie de l’équipe est entre Taïwan et la Chine. Largué au niveau du marché compétitif mondial par Intel et AMD, VIA n’avait cependant lâché le morceau et s’était concentré sur des partenariats technologiques.

Des partenariats qui ont permis à des entreprises chinoises, comme Zhaoxin, de produire des puces x86 « souveraines », c’est-à-dire en pouvant contrôler la nature des cœurs, instructions et éléments périphériques. Le tout pour produire des puces destinées aux machines, PC et autres calculateurs chinois.

Le hic étant ici double. Pour Intel, cela représente une absence totale de contrôle sur ce qui est fait de son IP. Pour les autorités américaines, c’est voir un outil de puissance et de contrôle hors de leur giron.
Outre les prétendues histoires d’espionnage, assez difficile à croire et à prouver, les puces x86 sont en effet un puissant levier technologico-diplomatique. Les deux acteurs qui dominent le monde des ordinateurs que sont Intel et AMD sont parfois obligés de limiter leurs exportations vers certains pays – l’Iran ou la Corée du Nord n’ont ainsi pas le droit aux puissants Xeon d’Intel ou aux EPYC d’AMD.

Avec le pivot occidental de Pat Gelsinger, nouveau PDG d’Intel, ce rachat pourrait sonner comme la fin  de la récréation pour des puces x86 sans contrôle américain…

Intel récupère les ingénieurs… et la licence ?

Le deal entre Intel et VIA est pour l’heure peu documenté. On connaît le tarif, on sait que les équipes de R&D des cœurs x86 installées au Texas rejoignent le giron d’Intel… et c’est tout. La question qui brûle toutes les lèvres est, vous l’aurez compris, celle de la licence : Intel a-t-il racheté à VIA la licence de développement et de production x86 ?

Si c’était le cas, la Chine pourrait continuer d’acheter américain, de faire des partenariats de puces semi-personnalisées avec Intel ou AMD. Mais en cas de tensions géopolitiques, la Maison-Blanche aurait tout le loisir de couper les robinets d’approvisionnements en x86.
Loin d’être dupe de la situation, la Chine et ses champions technologiques développent activement des puces utilisant d’autres jeux d’instructions comme ARM ou RISC-V. Mais pour l’heure, les puces les plus puissantes ainsi que l’essentiel de l’environnement logiciel du monde des centres de données et autres supercalculateurs sont majoritairement structurés autour du x86. Derrière un tout petit rachat (à l’échelle d’Intel !), se cache donc peut-être un jeu diplomatique, voire géopolitique.

(1) : pour être vraiment précis, une autre entreprise appelée DM&P Group (là encore, un Taïwanais !) dispose d’une licence x86 uniquement pour les instructions 32 bit. Ils ne produisent donc que des puces pour des machines très anciennes (maintenance ou évolution d’outils industriels) et ne sont pas en mesure de développer une puce moderne 64 bit.

Par Adrian BRANCO, 01net