Si je couvais d’autres amours, je n’aurais pas fait violence à ma fierté pour aller m’humilier dans les larmes devant toi. Si je ne t’aimais plus, je n’aurais pas subi l’affront de reproches que je ne ouillé avec moi. Si je n’avais pas eu le cœur brisé, j’aurais su renfermer des pleurs qui n’avaient peut-être guère d’écho dans le tien et qui m’ont semblé ne te causer que de l’ennui. Si j’avais pu t’oublier, je l’aurais fait, car l’amour que j’ai pour toi est un martyre et ne me causera jamais que trouble et douleur. S’il suffisait de se savoir aimée pour rendre la pareille et si avec la conviction d’être aimée fort peu, on acquérait tout d’un coup la force de se vaincre et d’oublier, il est certain que j’aimerais d’autres que toi, il est certain que je ne t’aimerais plus.

Ce n’est pas à cause de l’amour que tu as eu pour moi que je t’ai aimé. Combien d’autres en ont eu davantage qui ne m’ont pas fait seulement lever les yeux de dessus mes livres! Ce n’est pas à cause des belles paroles que tu sais dire aux femmes, j’ai bien rencontré d’autres beaux parleurs qui n’ont pas seulement distrait mon oreille. Ce n’est pas parce que j’ai compté sur du bonheur ou sur de la gloire ou seulement sur de l’affection. Je méprise les faux biens, et je savais en me donnant à toi que le torrent du monde nous séparerait toujours. Je savais que les ambitieux n’aiment qu’une heure par jour et que l’amour est un jour dans leur vie. Je t’ai aimé parce que tu me plais, parce que nul autre ne peut me plaire. Je t’aime parce que quand je me représente la grandeur, la sagesse, la force et la beauté, c’est ton image qui se présente devant moi, parce que ton nom est le seul qui me fasse tressaillir et ton souvenir le seul qui ne s’efface pas comme une ombre de ma mémoire. Et ce n’est pas que tu mérites cette adoration, tu ne vaux pas mieux que moi, si tu as des talents et des forces en plus, tu as en moins la sagesse et la philosophie.

Si tu as plus de sympathie avec les hommes, tu as moins de commerce avec Dieu, si tu as plus de miséricorde et de retour, tu as moins de constance et de dévouement, non, tu n’es pas si grand que tu parais, nous sommes frères, et je t’ai mesuré de la tête aux pieds. Tu as plus de justice que moi parce que tu as plus de lumière, mais tu as des vices que je n’ai pas, car tu n’as jamais gouverné tes passions. Je te sais tout entier, car nous sommes un et tu es la moitié de mon être. Je vois en toi la face de ma vie qui ne s’est pas réalisée, mais ce qu’elle a d’affreux, je l’aime encore parce que c’est moi dans toi, de même que tu dois aimer mes ignorances et mes ténèbres parce que c’est toi dans moi. Je suis aujourd’hui ce que tu as été dans ta cabane avant d’avoir été flétri par le souffle du monde ; tu es ce que j’aurais été si mon mauvais génie m’avait poussée dans la même vie. Dès le premier jour où nous nous sommes appartenus par la pensée. Je t’ai ouvert mon âme, je t’ai raconté ma vie comme si tu avais le droit de la savoir, comme si tu avais le pouvoir de la changer. Et tu l’as changée, en effet ; d’où t’es venue cette puissance? Nul autre homme n’avait exercé sur moi une influence morale, et malgré de nombreuses amours, mon esprit toujours libre et sauvage n’avait accepté aucune direction.

Liée par la fibre à des êtres dévoués à des principes tout opposés, j’étais restée moi, doutant de tout, n’admettant que ce qui ne venait que de moi-même, haïssant toutes les erreurs. J’étais vierge par l’intelligence, j’attendais qu’un homme de bien parût et m’enseignât. Tu es venu et tu m’as enseignée, et cependant tu n’es pas l’homme de bien que j’avais rêvé. Il me semble même parfois que tu as l’esprit du mal, tant je te vois un fond de cruauté froide et d’insigne tyrannie envers moi, mais puisque tel que tu es, tu m’as persuadé ce que tu as voulu, puisque tu as entamé le rocher, puisque tu m’as attachée à tes convictions et liée à tes actes par une chaîne invincible, il faut que tu sois mon lot et mon bien depuis l’éternité et pour l’éternité. Tu n’es pas capable de comprendre pourquoi, comment et combien je t’aime. Je ne sais vraiment pourquoi je fatigue ma plume à te l’expliquer. Ton amour est tout différent du mien et je crois que, plus violent peut-être dans l’occasion, il est d’un ordre inférieur comme l’être inférieur en intelligence qui te l’inspire. Tu n’as pas besoin de moi, toute âme a peu de tendresse pour ce qui ne lui sert à rien. Toute âme tend à l’infini et je suis un être plus fini que toi. Il est simple que tu ne te retournes pas souvent en arrière pour me tirer avec toi. Moi j’aspire à te suivre comme le Dante suivait à travers les enfers et les cieux son guide fantastique. Je vois bien souvent que tu n’es pas dans la route, mais je sais que tu la connais et que tu la retrouveras. Je sais encore mieux que si tu ne la retrouves pas, nous périrons ensemble, car je sens que je ne puis plus reprendre mon âme. Tu peux la briser, l’anéantir. Tu ne peux me la rendre, tu ne peux t’en débarrasser au profit d’un autre… Je crois que souvent tu le désires… Je ne sais quelle lueur fatale m’est venue à la casa Speranza. J’ai cru voir, j’ai cru comprendre.

– Que la volonté de Dieu s’accomplisse! Que sommes-nous pour lui demander son amour? L’arbre ne se plaint pas du vent qui le brise, ni la terre des montagnes qui la pressent.