Le succès du fabuliste a éclipsé l’œuvre du conteur. Entre 1665 et 1674, Jean de La Fontaine a publié de nombreux contes dits “érotiques” ou même “grivois”, sur lesquels une autre ombre pesait : celle de la censure.

Les fables de La Fontaine : les unes ne semblent pas aller sans l’autre, et inversement. Pendant plus d’un quart de siècle, le poète a rédigé ces aventures de cigale et de fourmi, de loup et d’agneau, que nous connaissons bien. Inspiré par les fabulistes antiques Ésope, Babrius et Phèdre, le poète français qui rêvait d’une grande carrière de dramaturge, a fait jouer des animaux anthropomorphes dans de petits drames offrant chacun une morale pour penser nos caractères et nos mœurs. En somme, une véritable “comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l’Univers“, comme l’expriment les vers du Bûcheron et Mercure.

Johann Heinrich Ramberg, “Die Entdeckung”, 1800. Illustration du conte “Les Lunettes” de Jean de La Fontaine – Wikimedia Commons

Depuis le XVIIIe siècle où ils étaient un support de l’enseignement des jésuites, ces apologues ont été récités par les écoliers, donnant de La Fontaine l’image d’un innocent fabuliste. Or son œuvre, loin de se réduire aux fables, est faite de comédies, poésies religieuses et livrets d’opéras, mais aussi de très nombreux contes, dont certains ne sont pas pour les enfants… Publié entre 1665 et 1674, les Contes et nouvelles en vers, des récits licencieux, étaient lus dans les cabinets d’amateurs et célébrés à la ville, mais réprouvés par l’Église et condamnés par la cour.

La Fontaine, moraliste dévergondé ?

A la veille de ses 21 ans, mû par une soif de spiritualité, La Fontaine (1621-1695) se détourne de ses études de droit pour entrer à l’Oratoire… qu’il ne tarde pas à quitter également, préférant aux confessions de saint Augustin la lecture des contes du libre penseur Rabelais ou de romans pastoraux comme L’Astrée. C’est ainsi que commence la carrière d’écrivain de La Fontaine qui, contrairement à ses amis parisiens des belles-lettres, taquine des muses mineures en s’adonnant à l’écriture de nouvelles jugées “grivoises”.

On y lit des scènes de badinage, de libertinage et d’adultère, reprenant les intrigues des fabliaux ou nouvelles italiennes érotiques : des stratagèmes pour duper de jeunes ingénues, des supercheries amenant les époux trompés à protéger leurs rivaux ou encore des échanges cachés entre l’amant et le mari dans la nuit, par exemple dans “Richard Minulto” ou “Le Berceau“. Comme le note la professeure de littérature Michèle Rosellini dans un article intitulé “Les enjeux de l’euphémisation du viol chez La Fontaine“, la descriptions de l’acte sexuel, qui s’apparente souvent à une conquête voire un viol dans les contes traditionnels dont s’inspire La Fontaine, est souvent “euphémisée” de manière à en escamoter la violence pour montrer une relation désirée et ainsi “faire passer la cible féminine du ‘bon tour’ du statut d’objet à celui de sujet.

  • “Elle le suit ; ils vont à sa cellule. / Mon Révérend la jette sur un lit, / Veut la baiser. La pauvrette recule / Un peu la tête ; et l’innocente dit : “Quoi ! c’est ainsi qu’on donne de l’esprit ? – Et vraiment oui”, repart Sa Révérence ; Puis il lui met la main sur le téton. “Encore ainsi ? – Vraiment oui ; comment donc ?” La Belle prend le tout en patience. Il suit sa pointe, et d’encor en encor, / Toujours l’esprit s’insinue et s’avance, Tant et si bien qu’il arrive à bon port. Lise riait du succès de la chose.” Jean de La Fontaine, “Comment l’Esprit vient aux Filles”, Les nouveaux contes, (1674)

Le cocu, battu et content“, “Le mari confesseur“… Dès la première partie du recueil intitulé Contes et nouvelles en vers publié en 1665, on retrouve les clichés de ce genre de récits : des époux trompés, des amants facétieux et des femmes qui s’ennuient… Ces aventures plaisent tellement qu’on fait réimprimer l’ouvrage deux fois. La deuxième partie est publiée dès l’année suivante. Comme l’écrit le professeur de littérature Louis Van Delft dans la préface de l’édition Librio des Contes libertins (2004), La Fontaine fait alors preuve d’une “belle hostilité à toute forme de pouvoir qui, sous les grands mots de ‘vertu’, ‘péché’, ‘damnation’, héberge une indomptable libido dominandi [désir de dominer]“.

Le gentilhomme habitué des salons, moraliste éclairé et partisan des Anciens dans la célèbre querelle qui les opposait aux Modernes, était ainsi également un homme de lettres qui exploitait dans de petits contes licencieux les souvenirs de sa fréquentation des sociétés libertines de la capitale. A cette époque, les auteurs libertins sont d’ailleurs durement touchés par la censure du pouvoir bien-pensant. En 1655, L’Ecole des filles, ouvrage d’un auteur inconnu dans lequel deux cousines discutent de l’âge des premières fois, des meilleures positions sexuelles ou des méthodes de contraception possibles, et considéré comme le premier roman érotique de la littérature française, est saisi.

Comment expliquer, alors, que La Fontaine puisse quant à lui se voir publier, avec toutes les autorisations nécessaires, sans être inquiété ? Pour l’écrivain et éditeur Jean-Jacques Pauvert qui signe la préface des Contes interdits de La Fontaine aux éditions La Musardine (2019), bien qu’elles suscitent çà et là quelques réactions offusquées, l’honneur de ces “historiettes érotiques” est sauvé, d’une part, par leurs lecteurs illustres comme l’historiographe du roi Boileau, Madame de Sévigné ou encore Marie-Anne Mancini, la duchesse de Bouillon. “On voudrait que La Fontaine ait écrit ces contes licencieux, légers pour faire plaisir à Marie-Anne Mancini lorsqu’elle était à Château-Thierry et qu’elle s’ennuyait à mourir loin de Paris“, précise d’ailleurs le romancier et docteur en littérature Mathieu Bermann. D’autre part, les écrits érotiques restent assez subtils. “Tout se passe comme si La Fontaine avait surtout inventé le comble de l’esquive : faire de l’érotisme sans avoir l’air d’en faire, tout en suggérant que ses textes en recèlent des abîmes – qu’en fait on chercherait vainement“, estime Jean-Jacques Pauvert.

Le repentir du libertin

“Le gascon puni” de Jean de La Fontaine, peint par Nicolas Lancret, vers 1738. La toile est aujourd’hui exposée au Louvre. – Wikimedia Commons

Plus édulcorés que certains écrits rabelaisiens, les contes licencieux de La Fontaine vont néanmoins être une épine dans le pied du poète qui, à plusieurs reprises, dut les désavouer. Une première fois, pour entrer à l’Académie française. “Lors de son discours d’entrée, La Fontaine est obligé de faire preuve de modestie au sens du XVIIe siècle, de pudeur, et dire qu’il va renier les contes qu’il a écrits, souligne Mathieu Bermann. Ce qui ne l’empêchera pas, quelque temps après, de continuer d’en écrire et d’en publier !

Une seconde et ultime fois, au soir de sa vie, alors que se penche sur son lit de malade l’influent abbé Pouget, “un jeune oratorien, tout pénétré de l’importance de sa mission : sauver l’âme du poète, mais davantage encore préserver le public de l’infection dont était porteuse une littérature aussi scandaleuse que les Contes“, décrit Louis Van Delft. La Fontaine se défend, faisant valoir l’honnêteté de ses intentions en citant l’exemple de ses illustres prédécesseurs dans ce genre – Boccace, Rabelais, Scarron ou Marguerite de Navarre… Mais le confesseur obtint finalement du vieil écrivain un acte de contrition, deux ans avant sa mort :

  • “Monsieur, j’ai prié Messieurs de l’Académie française, dont j’ai l’honneur d’être un des membres, de se trouver ici par députés, pour être témoins de l’action que je vais faire. Il est d’une notoriété qui n’est que trop publique que j’ai eu le malheur de composer un livre de contes infâmes. En le composant, je n’ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu’il l’est, on m’a sur cela ouvert les yeux et je conviens que c’est un livre abominable. Je suis très fâché de l’avoir écrit et publié.” Jean de La Fontaine

Quand la censure tombe : cachez ces contes !

Populaires mais également surveillés par l’Eglise, il était peu probable que les Contes échappent totalement à la censure… D’autant plus quand ceux-ci mettent en mauvaise posture des religieux – ce qui est particulièrement le cas des Nouveaux Contes, parus en 1674. Cette fois, les contes de La Fontaine tombent sous le coup de la loi. Jugés “remplis de termes indiscrets et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d’autres effets que celui de corrompre les bonnes mœurs et d’inspirer le libertinage“, ils sont saisis l’année suivante sur ordonnance du lieutenant de police La Reynie. Comment expliquer cette décision ?

  • “Ce dernier recueil est interdit, un an après sa parution. C’est assez mystérieux, pourquoi est-ce que les pouvoirs politiques ont attendu un an pour l’interdire ? L’hypothèse généralement avancée est que ce recueil est plus licencieux que les autres. Je n’y crois pas. Il a à peu près la même teneur licencieuse que les autres. Je pense en revanche que l’air du temps a changé par rapport à celui où sont publiés les premiers Contes. A cette époque, un vent de liberté soufflait sur la France, notamment grâce au roi Louis XIV, un jeune roi aimant la galanterie. Mais plus les années passent, et plus il se rapproche de la religion. Donc ce n’est pas le livre qui a changé, mais l’ambiance autour du livre : ce qu’on tolérait auparavant ne l’est plus au milieu des années 1670.” Mathieu Bermann

Sous l’influence de l’Eglise et du jansénisme à la fin du règne de Louis XIV, La Fontaine subit des critiques pudibondes, notamment de la part de ses pairs qui n’apprécient guère sa plume libertine. Antoine de Furetière par exemple, fabuliste mais également homme d’Église, qualifiait les contes de “saletés” et d'”ordures“, tandis que Boileau semble condamner La Fontaine dans ces quelques vers de L’Art poétique :

  • “Je ne puis estimer ces dangereux auteurs, Qui de l’honneur, en vers infâmes déserteurs, Trahissant la vertu sur un papier coupable, Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.”

Les contes trouveront néanmoins de nouveaux éditeurs : quelques années plus tard à Amsterdam, pour une parution enrichie de 58 vignettes du peintre hollandais Romeyn de Hooghe ; un siècle plus tard, l’association des Fermiers généraux finance une édition de luxe des Contes avec 80 illustrations du peintre et graveur Charles Eisen, publiée sous une fausse adresse d’impression, à Amsterdam. Ces récits licencieux inspirèrent également le peintre rococo Jean-Honoré Fragonard, qui les illustra vers 1775. Ses dessins, faits à la plume et au lavis, sont désormais exposés au musée du Petit Palais – ils sont également visibles en ligne.

Le conte libertin, un genre doublement licencieux

Le diable de Papefiguière, illustré par Charles Eisen (1896).
Le diable de Papefiguière, illustré par Charles Eisen (1896). © Getty – Fine Art Images/Heritage Images

Esprit libre, l’homme de lettres a ainsi tour à tour endossé le costume de fabuliste et de conteur licencieux. “Tout au long de sa carrière, La Fontaine alterne entre les recueils de contes et l’écriture de fables, explique Mathieu Bermann. Il dit tantôt imiter Ésope pour les fables, tantôt Boccace pour les contes. Diversité, c’est ma devise : c’est le grand mot de La Fontaine, justement. Il n’a pas envie de s’enfermer dans un genre. Il n’avait d’ailleurs pas un public homogène, et c’est aussi peut-être pour contenter celui-ci qu’il variait les types d’œuvres.

Des fabliaux du Moyen Âge aux écrits libertins du Marquis de Sade, le genre du conte licencieux s’inscrit dans une longue tradition. Au moyen d’images plus ou moins explicites et de jeux de double sens adressés à un lecteur complice, il traite de sujets que la morale réprouve… La Fontaine s’est lui-même inspiré d’œuvres du XVe et XVIe siècles, comme le Décaméron de Giovanni Boccace ou les Cent Nouvelles Nouvelles attribuées à Antoine de La Sale. Le thème de la sexualité qu’il explore dans ses contes ne se prête a priori pas à la fable, “un genre scolaire, qui ménage peu de place pour ce sujet“, note le docteur en littérature. Il est pourtant possible de penser que les deux genres se soient contaminés :

  • “On trouve une part d’érotisme dans les fables . Pensons par exemple à “La Laitière et le Pot au lait”, c’est l’image érotique d’une femme courte vêtue qui a des fantasmes de puissance, de richesse. D’autres contes, par exemple “Le héron et la fille”, montre une fille qui, se pensant trop belle pour trouver des prétendants, finit seule et découvre dans la solitude un manque sexuel, alors qu’avant, elle était plutôt précieuse. Les fables sont aussi travaillées par le désir sexuel. Mais il est vrai que lorsque La Fontaine veut parler de sexualité, il privilégie la forme du conte.” Mathieu Bermann

La licence chez La Fontaine, remarque Mathieu Bermann, concerne autant le fond que la forme, la thématique que l’écriture. Il y aurait une “licence textuelle” et une “licence sexuelle” :

  • “Écrire dans un genre mineur comme le conte, c’est déjà une licence en soi, puisque la littérature au XVIIe siècle est faite avant tout – on le lui rappelle lorsqu’il accède à l’Académie française – pour louer le roi, faire son éloge ; c’est ça le genre noble. Il y a donc certaines licences poétiques que la Fontaine peut s’autoriser dans les contes, et que Racine, par exemple, n’aurait pas pu faire dans ses tragédies. Et puis, il y a aussi une licence qui concerne les intrigues racontées par La Fontaine, c’est-à-dire très souvent une femme et son amant, et comment ils arrivent à duper l’autorité que représente le mari.” Mathieu Bermann

Jouissant dans ce genre d’une grande liberté, La Fontaine s’autorise l’emploi d’un vocabulaire que les grammairiens de l’époque désavouent et jugent vieilli ou trop populaire. “La Fontaine n’aime pas être enfermé, que ce soit dans un genre ou une langue“, insiste le romancier. Concernant la bienséance au nom de laquelle certains se sont élevés contre La Fontaine, ce dernier opposait une conception personnelle de ce qu’elle recouvrait et permettait : “La Fontaine estime que chaque genre appelle ses propres règles et sa propre moraleCe qu’il s’autorise dans les contes, il ne le ferait pas dans d’autres genres, mais il considère qu’il faut se conformer aux exigences du genre et, selon lui, la licence est la priorité dans le genre mineur du conte“. S’il y a transgression chez La Fontaine, elle reste ainsi très codifiée.

Une morale des plaisirs

Si les Contes de La Fontaine furent célébrés à la ville du vivant de leur auteur, leur postérité fut quant à elle entachée par la censure et le succès des Fables. “Je pense qu’il y a une condamnation morale qui a été pendant, depuis le XVIIIe siècle jusqu’au XXe siècle, très importante au sujet de ses contes, alors qu’ils étaient aussi connus que les fables au XVIIe siècle, explique Mathieu Bermann. On continue de les apprécier au XVIIIe siècle, avant qu’on s’empare, au XIXe siècle, de La Fontaine comme un auteur scolaire. On évacue alors de sa biographie tout ce qui ne correspond pas à l’image que veut véhiculer l’école de la Troisième République.

A bien y regarder, les Contes recèlent pourtant, eux aussi, une forme de leçon philosophique. Leur auteur y exprime un souci des plaisirs de la vie et une forme d’inquiétude par rapport à ce qui nous empêche de les savourer, que ce soit la vieillesse – un thème qui obsède le moraliste -, les excès, la recherche du plaisir sans limite, ou encore un mode vie bourgeois :

  • “Tout le monde s’accorde pour dire que les fables dessinent une anthropologie et que les contes seraient des divertissements textuels. Or, il y a aussi, dans les contes, une forme d’anthropologie. Elle s’intéresse à la sexualité, c’est-à-dire à la part intime de l’homme, à travers les histoires qui racontent finalement quasiment tout le temps la même chose, c’est-à-dire comment un amant arrive à parasiter un couple, arrive à jouir d’une femme contre un mari… Mais à travers les figures que sont les maris et les amants, il oppose deux modes d’existence. Les maris sont en général des bourgeois occupés à faire des affaires, à tirer profit, et leurs femmes s’ennuient. Les amants, eux, mènent une vie libérée de toute contrainte, dédiée aux plaisirs de l’amour. La Fontaine valorise le mode de vie des amants.” Mathieu Bermann

Source : radiofrance, par Pauline Petit

Close

Évènements à venir